Ingénieur en aménagement du territoire, titulaire d’un master en sciences internationales de l’environnement obtenu en Suède, sœur Marie Vaillant a prononcé ses vœux définitifs comme salésienne de Don Bosco ce samedi 2 mai à Bruxelles. Baptisée à l’âge de 17 ans, ancienne scoute, elle a travaillé dans la gestion des déchets, à Lille, avant de découvrir Don Bosco. Elle témoigne.
« Tout a commencé avec les JMJ à Madrid. Mon bureau donnait sur l’église Saint-Maurice à Lille, je m’étais un peu éloignée de la pratique régulière, et je ne sais pas dire pourquoi, mais pendant la Semaine sainte, j’ai été poussée à aller à la messe. À la fin de l’une des célébrations, le prêtre cherchait des bénévoles pour encadrer un groupe de jeunes pour partir aux JMJ. Je ne sais pas ce qui m’a pris, mais j’ai levé la main et me voilà partie à Madrid. À la messe finale avec le pape, nous avons décidé avec une des jeunes de mon groupe de nous préparer à la confirmation, j’avais 30 ans.
En rentrant, j’ai partagé à Lorène, ma collègue de bureau (qui depuis est devenue une amie) mon souhait de me préparer à la confirmation. Elle habitait chez les sœurs salésiennes de Lille et m’a dit qu’une chouette sœur, sœur Valentine, préparait un groupe à la confirmation. Je l’ai donc intégré.
Et puis quelque temps plus tard, la même semaine, sœur Valentine et Lorène me demandent de venir aider au groupe scout à Lille sud. Deux personnes en même temps, ça ne pouvait pas être un hasard ! Je dis « oui ». Et ce « oui » a marqué toute la suite. De fil en aiguille, j’ai connu les jeunes, ils m’ont accueillie, j’ai connu les sœurs et je me suis dit « enfin des femmes qui vivent ce que je désire vivre »… C’était une évidence, c’était là, j’étais chez moi. Mais ça a été une lutte interne, un discernement s’imposait, comment être sûre ? Ca impliquait beaucoup de choses ! J’ai pris le temps, j’ai fait d’autres expériences : vivre à Magdala, association à Lille, avec des personnes qui avaient connu la rue pendant de nombreuses années, faire des stages à la Visitation à Voiron. Et puis, on m’a dit oui pour commencer le chemin avec les sœurs salésiennes, j’ai tout quitté et j’ai atterri à Lyon pour la formation. Et me voilà aujourd’hui à Ganshoren, en Belgique.
Humilité et obéissance
Ces dix dernières années, j’ai appris beaucoup de choses, dans l’éducation, dans le charisme salésien, dans la vie religieuse. À Ganshoren, j’apprends beaucoup sur le vivre et travailler ensemble. En effet, de par nos constitutions, nous sommes appelées à cela. Cela demande un ajustement permanent des unes et des autres, de toujours discuter son point de vue, de partager les tâches… Je trouve que cela demande beaucoup d’humilité et j’y travaille chaque jour. J’apprends aussi l’obéissance, celle de la sainte indifférence, et de cette obéissance découle la pauvreté, celle qui permet de ne pas s’attacher aux choses, aux projets que l’on fait, se croire indispensable… mais de remettre jour après jour entre les mains de Dieu ce que nous faisons.
J’apprends la faiblesse et la souffrance, par ce que la vie offre (mais elle offre aussi des moments lumineux). J’apprends surtout que la souffrance peut être traversée avec le Christ. Je peux lui faire confiance. Et alors je découvre la richesse du prendre soin : cette miséricorde que Dieu a pour moi, je suis appelée à la donner aux personnes, aux jeunes qui m’entourent. Il n’y a que l’Amour de Dieu qui peut relever quelqu’un de profondément blessé et je crois en cet Amour pour chacun et chacune. Et le prendre soin de l’autre est ce que je peux faire pour l’autre, pour Dieu : dire une parole qui donne confiance et qui encourage, accueillir les larmes, la détresse en silence, juste en étant là, en restant, en donnant sa confiance… Cela a commencé avec les personnes à la rue avec lesquelles je vivais, beaucoup d’entre elles m’ont dit que si elles avaient eu une personne pour les accompagner quand elles étaient jeunes, elles n’auraient pas connu la rue. Avec les jeunes que j’accompagne aujourd’hui, c’est ce que j’essaye de faire.
Toujours accueillir l’autre
À l’internat à Ganshoren, je peux aussi boucler une boucle : celle de l’accueil de la diversité, de l’autre différent par sa langue, par sa culture. En effet, je m’occupe de l’accueil de cinq jeunes filles migrantes qui vivent avec les autres jeunes du projet de semi-autonomie et nous trouvons les moyens de vivre ensemble malgré tous les préjugés, appréhensions, incompréhensions qu’il peut y avoir. Et quand aujourd’hui je vois des jeunes qui aiment passer du temps les uns avec les autres et dont les différences ne sont plus une frontière, alors, cela me donne une grande paix, et je me dis qu’il est possible de vivre ensemble.
Cet accueil de la diversité (langue, culture…) fait écho à ma vie familiale. Je pense que j’ai été profondément marquée par l’accueil de l’autre différent au sein de ma famille. Quand j’avais 4 ans est arrivé chez nous Aziz, un jeune Libanais de 10 ans qui a partagé notre vie familiale pendant deux ans. Il appelait mes parents « papa et maman de France », je l’ai toujours considéré comme un frère.
Il y a aussi eu les correspondantes américaines de ma sœur et moi. Puis l’accueil d’un jeune Ukrainien pendant l’été. Je me rappelle également des réunions de la banque alimentaire à la maison qui regroupaient des personnes venues d’horizon divers (Armée du salut…). À l’âge de 10 ans, nous avons déménagé pour pouvoir accueillir mes grands-parents maternels. Bref, notre maison a toujours été une maison ouverte, je n’en remercierai jamais assez mes parents.
Aujourd’hui, c’est une évidence pour moi d’accueillir. Je crois que je ne me pose même pas la question de savoir si la personne est étrangère. Je crois que le mot « étranger » ne fait pas sens pour moi, car nous sommes tous des étrangers les uns pour les autres. C’est aussi grâce à l’accueil que je suis devenue sœur salésienne. Si les jeunes de Lille-Sud ne m’avaient pas accueillie, alors je ne serais pas restée. Accueillir et être accueilli sont des expériences profondes. L’accueil, c’est sentir que l’on a une place dans le cœur de l’autre et que nous faisons une place dans notre cœur pour l’autre. Cela rejoint probablement le prendre soin évoqué plus haut. Quand l’autre est dans notre cœur, on ne peut qu’en prendre soin, et Dieu nous a montré le chemin pour le faire : Lui a le cœur ouvert pour que nous puissions tous y être et nous y sommes tous. Il nous aime et c’est la seule chose que nous devons savoir. »
Propos recueillis par Céline BAUMET
