Chaque année, autour du 31 janvier, fête de la Saint Jean Bosco, sœur Anne-Flore Magnan, salésienne, directrice de l’internat Don Bosco de Ganshoren (Belgique) écrit au saint de Turin. Elle nous partage cette année ce courrier, intitulé « Dis-moi Don Bosco ».
Cher Don Bosco,
Ta fête revient, comme un repère au milieu de nos courses. Un peu comme ces clochers qu’on aperçoit au loin quand on roule trop vite : ils ne ralentissent pas la route, mais ils nous rappellent où se trouve le centre.
Chaque année, en approchant de ces jours qui te sont consacrés, quelque chose remonte en moi. Une question, une fatigue, une lumière, une lutte intérieure qui cherche sa place dans notre mission auprès des jeunes.
Cette année, ce n’est pas un événement précis. Ce n’est pas une situation particulière. C’est plutôt une sensation diffuse, persistante. Dis-moi Don Bosco, qu’avons-nous fait du temps en éducation ?
Pas le temps des horloges, pas le temps des plannings, pas le temps des rapports à rendre ni des décisions judiciaires à exécuter.
Le temps des jeunes. Ou plutôt… le temps qu’on ne leur laisse pas. Nous accueillons des jeunes que la vie n’a pas ménagés. Des jeunes blessés avant même d’avoir commencé. Des jeunes qui ont déjà trop vu, trop compris, trop encaissé. Et pourtant, ce sont à eux que l’on demande le plus vite :
- « Tu veux faire quoi plus tard ? »
- « Il faut que tu te projettes. »
- « Il faut que tu trouves ta voie. »
Comme si leur vie était un dossier en retard. Comme s’il fallait rattraper le temps perdu. Comme si l’urgence pouvait réparer ce que seule la durée peut reconstruire.
Dis-moi Don Bosco, depuis quand on exige d’un cœur abîmé qu’il aille plus vite qu’un cœur intact ? D’ailleurs, un cœur intact, ça existe ?
Tu as promis, dit-on, que jusqu’à ton dernier souffle, il serait pour les jeunes. Un souffle, ce n’est pas un sprint. C’est un rythme. C’est une continuité. C’est la vie qui entre et qui sort, encore et encore. Nous, nous vivons dans un monde qui ne respire plus, qui halète.
Ici, les jeunes doivent choisir une orientation avant d’avoir retrouvé le goût de vivre.
Ils doivent parler d’avenir alors qu’ils essaient juste de survivre au présent.
On leur demande un projet, quand ils auraient besoin d’un rêve.
Dis-moi Don Bosco, un jeune qui ne rêve plus… que peut-il devenir ? Parce que rêver, ce n’est pas fuir le réel. Rêver, c’est croire que le réel peut être plus grand que ce qu’on a connu. C’est peut-être le premier acte de guérison. Mais pour rêver, il faut se sentir en sécurité. Et la sécurité, ce n’est pas une mesure, ni une procédure, ni une injonction. C’est une présence qui dure.
Toi, tu l’avais compris. Tu n’as pas construit seulement des œuvres. Tu as construit du temps autour des jeunes. Du temps pour traîner dans une cour. Du temps pour répéter les mêmes choses cent fois. Du temps pour attendre qu’un garçon desserre le poing un peu à la fois.
Du temps pour qu’un regard cesse d’être en alerte permanente.
Tu sais mon goût développé pour les chansons de Vianney, et je repense à l’une d’elles, sans doute ma préférée : « Ma force ». Cette force qu’on ne voit pas toujours en soi, qui semble absente quand tout est fragile. Découvrir la force profonde qui sommeille en nous après avoir traversé des tempêtes et des doutes, et de comprendre qu’elle ne se révèle qu’avec le temps et l’épreuve. J’y retrouve ce qu’on empêche parfois – souvent – à nos jeunes.
Ces jeunes qui ne savent plus quelle est leur force parce qu’ils n’ont jamais eu le temps de la chercher… peut-être avons-nous d’abord à leur laisser le temps de la découvrir, au lieu de leur demander de la prouver ? Peut-être avons-nous à être les témoins, pas les arrangeurs rapides, de ce processus lent ?
Parfois, nous avons l’impression d’échouer parce que “ça ne change pas assez vite”. Mais depuis quand la croissance d’un être humain se mesure-t-elle à la vitesse ? On ne crie pas sur une graine pour qu’elle pousse plus vite. On ne secoue pas une plaie pour qu’elle cicatrise. Alors dis-moi Don Bosco, pourquoi bousculons-nous autant les jeunes ?
Je repense souvent à cette phrase d’une chanson qui dit : « On ne guérit pas de son enfance ».Cette phrase a souvent résonné comme une sentence irrévocable pour tous ces enfants que les adultes abîment, fracassent, terrorisent. Cette phrase m’a mise en colère. Mais peut-être est-ce vrai ? Peut-être peut-on apprendre à vivre avec elle autrement… si quelqu’un est resté assez longtemps à nos côtés. L’enfance abîmée peut devenir une force. Cette véritable force qui sommeille dans le cœur, dans l’être, dans le corps de chaque enfant violenté, d’une manière ou d’une autre.
Peut-être que notre mission n’est pas de produire des réussites rapides, mais d’être des adultes qui ne disparaissent pas quand ça dure. Rester quand le jeune rechute. Rester quand il provoque. Rester quand il n’avance pas. Rester quand il ne rêve plus – en rêvant pour lui, un temps. Dis-moi Don Bosco, c’est peut-être ça, aujourd’hui, la fidélité à ton “jusqu’à mon dernier souffle” ?
Non pas sauver tous les jeunes. Non pas tout réparer. Mais témoigner, par notre simple présence obstinée, que la vie d’un jeune vaut plus que nos délais, nos tableaux, nos statistiques.
Apprendre à respecter le temps long de l’éducation, c’est peut-être un acte de foi. Foi qu’un être humain est plus vaste que son dossier. Foi qu’un cœur peut refleurir après des années d’hiver. Foi que rêver à nouveau est possible.
Alors en ces jours de fête, aide-nous à ralentir intérieurement. À ne pas confondre urgence et importance. À ne pas voler aux jeunes le temps dont ils ont besoin pour devenir. Et quand nous nous décourageons, dis-nous Don Bosco qu’un jeune qui met du temps à grandir n’est pas un échec de l’éducation. C’est peut-être simplement un être humain qui nous rappelle notre propre fragilité et nos besoins.
Cher Don Bosco, apprends-nous l’endurance du cœur. Parce que certains jeunes n’ont plus la force de rêver. Et que peut-être, pour un temps, c’est à nous de porter le rêve… jusqu’à ce qu’ils puissent le reprendre.
